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	<title>Ératosthène – Itinéraire d’un homme libre</title>
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	<description>Les démocraties grecques n’étant plus, l’empire romain n’étant pas encore, les hommes se retrouvèrent livrés à eux-mêmes.</description>
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		<title>265-11</title>
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		<pubDate>Fri, 25 Feb 2011 10:56:51 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Jusqu’à ce que je découvre le lien entre l’ordre et le hasard, j’avais tenu les mathématiques comme une science abstraite et je découvrais avec stupeur qu’elles m’aidaient à penser ma vie. Les savants sont des hommes de chair. Ils aiment et souffrent. Ils ne se torturent pas l’esprit à seule fin de proposer des exercices <a href="http://ihl.tcrouzet.com/265-11//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Jusqu’à ce que je découvre le lien entre l’ordre et le hasard, j’avais tenu les mathématiques comme une science abstraite et je découvrais avec stupeur qu’elles m’aidaient à penser ma vie.</p>
<p>Les savants sont des hommes de chair. Ils aiment et souffrent. Ils ne se torturent pas l’esprit à seule fin de proposer des exercices pénibles aux étudiants mais cherchent au contraire une voie vers le bonheur. Je n’avais plus aucun scrupule à les imiter. Il n’y avait rien de démodé dans leur pratique. Au contraire, ils se tendaient vers l’avenir. Ils incarnaient le rêve Alexandrin dont tu étais le messager Sosibe.</p>
<p>Avant de te rencontrer, Sosibe, je ne m’étais jamais interrogé au sujet de la liberté. Je n’en faisais qu’à ma tête. Je me sentais libre, mais j’avais oublié que j’étais responsable. Or il me devenait évident que liberté et responsabilité sont inséparables. Le stoïcisme et l’épicurisme, deux philosophies nées en même temps peu avant notre naissance, ne semblaient pas en tenir compte.</p>
<p>Pour les stoïciens, nous n’avons aucun choix. Si nous nous engageons en politique, c’est malgré nous. Les Athéniens pas plus que les Macédoniens n’étaient responsables de la guerre. Ils agissaient sous l’impulsion du destin implacable et en accord avec eux-mêmes.</p>
<p>Pour les épicuriens, nous étions libres d’agir à notre guise. Mais dans un monde chaotique, le plus sage était d’user de cette liberté pour se retirer de la vie politique. Avec quelques amis choisis, nous devions nous réfugier dans notre jardin et ignorer les évènements néfastes. Devant les dérèglements historiques, la passivité était la meilleure route vers le salut. Personne ne pouvait alors nous accuser d’être responsables des horreurs commises par d’autres.</p>
<p>Paradoxalement, le stoïcisme et l’épicurisme impliquaient des méthodes de vie assez semblable.</p>
<p>Dans un cas, il ne servait à rien de se réjouir des choix fait pour nous par le destin. Dans l’autre, il fallait se faire discret. Chaque fois, la modération était de rigueur. Une austérité grandissante nous entourait. Plus notre avenir politique s’obscurcissait, moins les hommes envisageaient d’user de leur liberté pour le changer.</p>
<p>Toi, Sosibe, le supposé fataliste, en oubliant toute modération, tu m’as donné la force de m’arracher à cette spirale négative.</p>
<p>Quand tu courrais sur les stades, les acclamations du public t’emportaient non seulement vers la victoire mais aussi vers le futur. Tu ne sentais plus la terre battue sous tes pieds, tu ne sentais même plus ton corps, tu étais une flèche lancée sur une trajectoire qui échappait à l’espace de la piste pour traverser le temps.</p>
<p>À l’arrivée, tu éclatais de joie, renvoyant aux yeux des spectateurs ton bonheur du moment. Tu aimais cette sensation tout comme celle que procure l’amour quand il s’attaque à nos entrailles et nous prouve qu’il n’est pas qu’une illusion de l’âme. Tu sentais alors que nos rêves les plus fous étaient réalisables. Tu dédiais tes succès aux enfants, tu leur ordonnais de se redresser et de se tendre eux aussi comme des flèches vers l’avenir.</p>
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		<title>2000-11</title>
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		<pubDate>Fri, 25 Feb 2011 10:49:12 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[—&#160;J’aime ta façon de me décrire comme un vecteur de différences. Un petit peu de hasard suffit à introduire un petit peu de désordre et à consacrer les différences comme une règle naturelle. Nous sommes tous porteurs de différences. —&#160;Le plus souvent nous ne les acceptons pas. Notre entourage cherche à les étouffer. Tu feras <a href="http://ihl.tcrouzet.com/2000-11//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>—&nbsp;J’aime ta façon de me décrire comme un vecteur de différences. Un petit peu de hasard suffit à introduire un petit peu de désordre et à consacrer les différences comme une règle naturelle. Nous sommes tous porteurs de différences.</p>
<p>—&nbsp;Le plus souvent nous ne les acceptons pas. Notre entourage cherche à les étouffer. Tu feras telle chose de telle façon. Tu écriras de telle façon. Tu liras tel et tel auteur. Tu coucheras à tel âge, puis tu auras des enfants et tu diras que c’est la chose la plus merveilleuse au monde. Si tu ne le dis pas, si tu ne le fais pas, tu seras un monstre.</p>
<p>—&nbsp;L’ordre tempère le chaos. C’est naturel.</p>
<p>—&nbsp;Quand je suis arrivée à Paris, après avoir oublié mon rêve de changer le monde, j’ai juste souhaité me payer une BMW, voire un coupé sport. Je voyais dans la rue des affiches 4&#215;4 et je projetais de m’offrir les vacances qui étaient en promotion. Je voulais ni plus ni moins que ressembler aux autres. Tu as diagnostiqué ce mal. Je souffrais d’un divorce entre ma nature, cette somme de mes différences, et la culture dominante, cette moyenne de médiocrités.</p>
<p>—&nbsp;L’ordre est puissant. Nous vivons dans un monde construit sur un mensonge, celui de la toute-puissance de l’ordre. Nous croyons qu’une moyenne existe, que tout écart constitue une faute.</p>
<p>—&nbsp;Tu as toujours détesté l’idée de moyenne appliquée aux hommes.</p>
<p>—&nbsp;Oui, j’étais grand. Quand un autre homme s’approchait de moi, il ne rapetissait pas. On pouvait le percevoir plus petit, mais il restait en taille le même. C’est parce que les tailles ne dépendent pas les unes des autres qu’elles se prêtent sans difficulté aux jeux des moyennes. Mais il n’en va pas de même pour les différences qui importent. La moyenne de nos fortunes n’a aucun sens. Certains hommes possèdent tant de richesses que lorsqu’ils entrent dans une taverne, tous les clients deviennent soudain riches si on calcule leur fortune moyenne. La fortune, mais aussi l’amour, le génie ou la souffrance, ne se moyennent pas, <em>primo</em> parce qu’ils ne connaissent souvent ni de limite supérieure, ni de limite inférieure, <em>secundo</em> parce qu’ils dépendent de la fortune, de l’amour, du génie ou de la souffrance des autres. Si un homme peut avoir la taille moyenne, aucune homme ne peut, ni sans doute ne souhaite, atteindre le bonheur moyen.</p>
<p>—&nbsp;J’ai retenu ton enseignement. Les différences ne se moyennent pas sinon dans une vague médiocrité. La moyenne est une invention pour nous faire accepter la structure hiérarchique de la société. Chacun à sa place, à son niveau moyen. Et que ça ne change surtout pas. Les politiciens parlent de salaires moyens, de temps de travail moyen, de durée de vie moyenne… Ils s’appuient sur ces valeurs absurdes pour justifier leurs décisions. Ils agitent leurs indicateurs économiques composés de moyennes plus ou moins compliquées pour projeter dans nos esprits la vision d’un monde irréel, un monde qui ne peut convenir qu’à ceux, peu nombreux, situés au-dessus de la moyenne.</p>
<p>—&nbsp;Tu t’énerves.</p>
<p>—&nbsp;Je ne peux plus accepter cet édifice. Plus on s’élève dans la hiérarchie, moins les places sont nombreuses. La rareté de l’offre sociale s’accompagne de privilèges croissants. Qui que tu sois, tu ne dépends pas de l’ensemble des autres hommes mais de quelques hommes en particulier. Tu n’es pas redevable à l’humanité mais à tes maîtres. Tu vis dans un monde égoïste pensé pour le plaisir de quelques uns. Tu es un pion dans une immense pyramide élevée strate après strate, chacune basée sur une moyenne arbitraire. On justifie cette structure au nom de dieu, de la nation, de la rentabilité… jamais au nom des hommes. Pourquoi devrais-je vivre de cette façon&nbsp;? Pourquoi m’enchaîner&nbsp;?</p>
<p>—&nbsp;De tout temps, la réponse a toujours été la même&nbsp;: parce que la société ne pourrait soit disant fonctionner autrement. Elle serait trop complexe pour être gouvernée par le désordre. Nous ne pourrions laisser libre cours aux différences. Chacun de nous ne pourrait en faire à sa tête. Nous devrions rationaliser nos actions, nous devrions agir mécaniquement. Nous aurions tout à y gagner.</p>
<p>—&nbsp;Quand je travaillais à Paris, quand je mettais mon costume tous les matins, quand je me retrouvais dans le métro à côté d’autres hommes portant le même costume, je me dégoûtais de moi-même. Une fois rédacteur-en-chef, j’avais bien renoncé au métro pour la moto. En même temps, j’avais renoncé au costume. Je portais des jeans rouges, des bottes noires, des chemises grunge. Au cours d’un repas, mon patron, un milliardaire américain que j’appréciais beaucoup, m’avait désigné comme le seul véritable journaliste de la tablée car les autres, à mon exception et à la sienne, portaient des costumes. Je m’étais senti légitimé dans mon attitude.</p>
<p>«&nbsp;Quelques jours plus tard, en arrivant au bureau après avoir subit une averse, j’entrais dans l’ascenseur avec casque et imper sous le bras. L’autre passager de la cabine me regarda avec supériorité. Je lui dis bonjour, il ne broncha pas, sans doute me prenait-il pour un livreur.</p>
<p>«&nbsp;Je me séchais et une assistante m’indiqua qu’un candidat pour un poste de journaliste m’attendait. Dans la salle de réunion, j’ai vu mon compagnon d’ascenseur se décomposer. Je tenais une espèce de revanche sur les costumés. J’ai longtemps été fier de ce moment de toute-puissance.</p>
<p>—&nbsp;Tu n’avais pas abandonné le costume, tu l’avais troqué pour un anti-costume. Tu n’avais pas accepté ta différence, ton désir de t’habiller comme tu l’entendais, tu t’étais simplement opposé au semblable des autres. Ta différence ne peut s’épanouir qu’en acceptant les choix des autres, même si leurs choix les entraînent vers le semblable. Ce qui compte ces de résister à la normalisation que l’environnement nous impose. Quand on me disait «&nbsp;Nous avons toujours fait comme ça.&nbsp;», je répondais systématiquement&nbsp;: «&nbsp;Raison de plus pour faire autrement.&nbsp;»</p>
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		<title>194-9</title>
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		<pubDate>Fri, 25 Feb 2011 09:41:57 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Quand un homme et une femme se rencontrent par hasard et qu’un enfant nait, personne n’a prémédité sa venue et cet enfant peut devenir un Alexandre le Grand. Cet enfant est une nouveauté radicale lâché à la surface du monde. Pour nous, les hommes, le hasard et la liberté qui lui est corolaire existent. Que <a href="http://ihl.tcrouzet.com/194-9//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Quand un homme et une femme se rencontrent par hasard et qu’un enfant nait, personne n’a prémédité sa venue et cet enfant peut devenir un Alexandre le Grand. Cet enfant est une nouveauté radicale lâché à la surface du monde. Pour nous, les hommes, le hasard et la liberté qui lui est corolaire existent. Que les Dieux ne soient pas libres n’est pas notre affaire.</p>
<p>Plus dans nos vies des évènements imprévisibles surviennent, plus nous nous écartons de la norme, plus nous différons. L’existence du hasard explique nos différences. L’existence de l’ordre justifie la cohérence de nos sociétés. Mais au nom de cette cohérence, il ne s’agit pas de nier nos différences.</p>
<p>J’ai effectué cette découverte à vingt ans. Elle m’imposa de préserver mes différences et de les cultiver.</p>
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		<title>265-10</title>
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		<pubDate>Fri, 25 Feb 2011 08:56:29 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Pour établir la liste des nombres premiers, cette séquence hasardeuse, imprévisible, sans logique apparente, j’ai mis au point une méthode rigoureuse qui elle-même ne laisse aucune place au hasard. Sur mes grilles, je supprime les multiples de 2, de 3, de 5 et je continue. Le résultat de cette démarche logique est une suite illogique. <a href="http://ihl.tcrouzet.com/26510//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Pour établir la liste des nombres premiers, cette séquence hasardeuse, imprévisible, sans logique apparente, j’ai mis au point une méthode rigoureuse qui elle-même ne laisse aucune place au hasard.</p>
<p>Sur mes grilles, je supprime les multiples de 2, de 3, de 5 et je continue. Le résultat de cette démarche logique est une suite illogique. À partir de l’ordre, j’ai inventé le désordre. Je suis passé du souffle vital des stoïciens au hasard des épicuriens.</p>
<p>J’ai ainsi justifié ton goût pour le jeu Sosibe.</p>
<p>Dans un monde à la causalité implacable, le hasard peut apparaître.</p>
<p>À la fin du vingtième siècle, Gregory Chaitin découvrira un algorithme tout aussi déterministe que le mien et capable de générer des hasards encore plus sauvages. Il montrera qu’il existe des nombres qui ne peuvent résulter d’aucun calcul et qui, de ce fait, sont purement aléatoires. Il n’existe pour eux aucune autre formulation possible que la suite infinie de leurs décimales. Tout ce que nous pouvons faire c’est l’égrener pas-à-pas avec un algorithme comparable au crible de calcul des nombres premiers.</p>
<p>Comme le hasard peut apparaître au sein de l’ordre, j’ai alors songé que nos âmes immatérielles pouvaient apparaître au sein de la matière. Sosibe, tu m’as traité d’hérétique.</p>
<p>Je ne me suis pas laissé décourager. Je suis né en terre libyenne, à la frontière du désert. J’ai observé les dunes de sable durant mon enfance. J’ai constaté que les grains de sable se répartissent aléatoirement. Mais ce hasard élémentaire n’empêche pas toutes les dunes de partager des propriétés communes, notamment des formes semblables. J’ai alors eu l’intuition que le hasard peut à son tour engendrer une forme d’ordre. Les scientifiques parleront de structures émergentes.</p>
<p>Ordre et désordre se reflètent l’un l’autre.</p>
<p>Ils existent tous les deux en même temps comme le masculin et le féminin, l’esprit et le corps, la raison et l’intuition.</p>
<p>Quand le stoïcisme nie le hasard, il se trompe. Quand l’épicurisme le vénère, il se trompe aussi. Chacune des deux philosophies décrit un monde par trop simpliste. La réalité est plus mitigée. Si souvent nous sommes les jouets du destin, parfois nous avons la possibilité de choisir notre route.</p>
<blockquote><p>La trame de ce monde est faite de nécessité et de hasard&nbsp;; la raison humaine se place entre les deux et sait les gouverner&nbsp;; elle voit dans la nécessité le fondement de son existence&nbsp;; quand au hasard, elle s’entend à le diriger, à le conduire et à l’utiliser, et c’est dans la mesure où cette raison demeure ferme et inébranlable que l’homme peut prétendre au titre de dieu de la terre, écrira Goethe dans <em>Wilhelm Meister</em>.</p></blockquote>
<p>Notre attirance simultanée pour l’ordre, le confort par exemple, et le désordre, les surprises par exemple, n’est pas schizophrénique. Nous cherchons un équilibre entre ordre et désordre.</p>
<p>Sosibe, tu me dis que j’étais de parti-pris&nbsp;:</p>
<p>&#8211;&nbsp;Aucune expérience n’a prouvé l’existence de la liberté.</p>
<p>Tu avais raison. Même si le hasard existe probablement dans le monde rien ne prouve que nos esprits soient capables d’user de sa puissance pour échapper à l’enchaînement des causes et des effets. Je n’avais pas la preuve de l’existence du libre-arbitre mais j’avais entrevu qu’il était possible.</p>
<p>J’ai opté pour la liberté parce que j’avais tout à perdre en la rejetant. La séquence aléatoire des nombres premiers me confortait dans mon choix.</p>
<p>L’avenir n’est pas écrit.</p>
<p>Personne ne peut le prévoir.</p>
<p>Nous pouvons le changer.</p>
<p>J’étais libre, je pouvais commencer à vivre.</p>
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		<title>2000-10</title>
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		<pubDate>Thu, 24 Feb 2011 09:15:41 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[—&#160;Nous, les Grecs, n’étions pas des expérimentateurs. —&#160;Toi, plus que les autres. Tu as mesuré la Terre. —&#160;Oui, mais me faire tracer des grilles avec des milliers de nombres premiers, c’est un peu exagéré. Je n’avais pas vos ordinateurs. —&#160;Tu es mon idole, je t’ai idéalisé. Je t’ai souvent comparé à un autre mathématicien&#160;: Stanislav <a href="http://ihl.tcrouzet.com/2000-10//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>—&nbsp;Nous, les Grecs, n’étions pas des expérimentateurs.</p>
<p>—&nbsp;Toi, plus que les autres. Tu as mesuré la Terre.</p>
<p>—&nbsp;Oui, mais me faire tracer des grilles avec des milliers de nombres premiers, c’est un peu exagéré. Je n’avais pas vos ordinateurs.</p>
<p>—&nbsp;Tu es mon idole, je t’ai idéalisé. Je t’ai souvent comparé à un autre mathématicien&nbsp;: Stanislav Ulam. En 1963, à Los Alamos, durant une réunion où il s’ennuyait, il enroula les nombres en spirale et cocha les nombres premiers. Il découvrit des alignements remarquables qui chaque fois finissaient par se briser dans le chaos. J’ai imaginé que tu avais inventé ce jeu avant lui. C’était séduisant.</p>
<p>—&nbsp;Tu as vu juste pour une chose. Comme tous les mathématiciens, je me suis demandé si les nombres premiers se répartissaient aléatoirement ou non.</p>
<p>—&nbsp;Les informaticiens ont une belle définition. Des données sont dites aléatoires si leur occupation mémoire ne peut être réduite. Par exemple, la séquence AAAAA n’est pas aléatoire car elle peut s’écrire 5 A. En ce sens, les nombres premiers nous apparaissent aléatoire. Si on prend un nombre au hasard, il est impossible, avec une simple formule, de dire instantanément s’il est premier ou non. On ne peut pas le compresser, on ne peut pas l’écrire plus simplement, par exemple comme le résultat d’une multiplication.</p>
<p>—&nbsp;C’est surtout les pythagoriciens qui cherchaient des liens entre les nombres et les choses.</p>
<p>—&nbsp;Ils n’avaient pas tout à fait tors. Avec nos ordinateurs, nous avons tracé des cartographies gigantesques. Les nombres premiers sont devenus des points de lumière. Ils dessinent des nébuleuses planétaires, des conflagrations finales au cœur de galaxies lointaines, jaillissement d’énergie entre des néants. Ces formes créées à partir des nombres premiers rappellent la complexité des organismes vivants. Leur similitude d’apparence témoigne d’une similitude structurelle.</p>
<p>—&nbsp;Coïncidences&nbsp;?</p>
<p>—&nbsp;Non, par l’intermédiaire de la Zeta fonction de Riemann, les physiciens ont découvert un lien entre les nombres premiers et les phénomènes quantiques, ce qui n’est pas surprenant car les uns et les autres sont également aléatoires.</p>
<p>—&nbsp;Encore une coïncidence&nbsp;!</p>
<p>—&nbsp;Non, je te dis. Les biologistes ont noté que certaines cigales sommeillent 7, 13 ou 17 ans avant de s’éveiller pour se reproduire. Trois nombres premiers. Des mathématiciens ont simulé l’évolution des cigales pour tenter d’expliquer ces cycles et, chaque fois, ils ont vu apparaître des nombres premiers.</p>
<p>—&nbsp;C’est quoi l’explication&nbsp;?</p>
<p>—&nbsp;Si les cigales suivent des cycles en nombre premiers, ça diminue la probabilité de croiser les cycles des prédateurs.</p>
<p>—&nbsp;On est dans la logique. Il est logique de retrouver des nombres premiers dans la nature, cela ne prouve rien de plus.</p>
<p>—&nbsp;En 1966, le neurologue Oliver Sacks a visité dans leur hôpital psychiatrique John et Michael, deux jumeaux âgés de vingt-six ans et internés depuis l’âge de sept ans. Il a vidé devant eux une boîte d’allumettes et ils se sont immédiatement écriés&nbsp;: 111. Soit le nombre d’allumettes. Puis, aussitôt, ils ont ajouté&nbsp;: 37, 37, 37. Ils venaient de décomposer 111 en facteurs premiers. Oliver Sacks a découvert que les jumeaux étaient capables instinctivement de dire si des nombres à vingt digits étaient premiers ou non. John et Michael possédaient une connaissance intuitive des nombres premiers comme s’ils les percevaient dans un paysage, comme s’ils étaient un élément fondamental de la réalité.</p>
<p>—&nbsp;Toutes tes histoires ne démontrent pas que le hasard structure le monde.</p>
<p>—&nbsp;Tu as raison.</p>
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		<title>265-9</title>
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		<pubDate>Tue, 22 Feb 2011 18:06:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>tcrouzet</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Sosibe, ta passion du jeu m’a mis sur la voie de la liberté. Alexandrin, influencé par la magie des anciens égyptiens, tu es né superstitieux. Quand tu jouais, tu croyais au pouvoir des nombres. Ils avaient pour toi une signification ésotérique. Au-delà de l’or qu’ils te faisaient perdre ou gagner, ils te parlaient de ta <a href="http://ihl.tcrouzet.com/265-9//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Sosibe, ta passion du jeu m’a mis sur la voie de la liberté.</p>
<p>Alexandrin, influencé par la magie des anciens égyptiens, tu es né superstitieux. Quand tu jouais, tu croyais au pouvoir des nombres. Ils avaient pour toi une signification ésotérique. Au-delà de l’or qu’ils te faisaient perdre ou gagner, ils te parlaient de ta vie.</p>
<p>Si tu alignais des as, tu pensais à l’un, à l’unité du monde. Tu te jurais de poursuivre la sagesse. Mais tu sortais alors des deux, symbole de la dualité, de l’amour et de la diversité. Ils t’ordonnaient de partir à l’aventure. Un trois, mieux une succession de trois, suffisait à te troubler. Tu faisais de la trinité la clé de voute du monde.</p>
<p>Au début, je n’attachais aucune importance à ces histoires puis des relations intrigantes me sont apparues.</p>
<p>Trois est le seul nombre à être la somme de ceux qui le précèdent. 1&nbsp;+&nbsp;2&nbsp;=&nbsp;3. Trois existe par assemblage de parties distinctes un peu comme nous-mêmes.</p>
<p>Tes boniments Sosibe finirent par provoquer chez moi des vertiges métaphysiques. Les nombres premiers ont la particularité de n’être divisibles que par un et par eux-mêmes. Ils ne peuvent pas résulter du produit d’autres nombres&nbsp;: 1, 2, 3, 5, 7, 11… La série se poursuit sans logique apparente&nbsp;: 13, 17, 19… En multipliant les nombres premiers, on peut obtenir tous les autres nombres. Ils sont les blocs élémentaires de l’univers mathématique.</p>
<p>Neuf est le produit de 3 pas 3. Neuf est un nombre composé. Peut-être qu’il existe une correspondance entre les choses et les nombres. Certains éléments seraient purs, d’autres composés. Je me suis gardé de l’affirmer. J’ai plutôt cherché à trouver des relations. Sur un tableau, j’inscrivais tous les nombres de 1 à 100, puis j’effaçais les multiples de 2, de 3, de 5… Il ne restait que les nombres premiers. Je venais d’inventer le fameux crible d’Ératosthène.</p>
<p>Sosibe, tu as tracé avec moi d’immenses grilles remplies de nombres par milliers, cherchant à identifier des structures. Parfois des alignements troublants apparaissaient, puis ils se dissolvaient. J’en ai conclu que la série des nombres premiers ressemblait à une série de nombres fabriquée en jetant des osselets. Il n’existe aucune logique dans la séquence. J’ai ainsi acquis la conviction que la série était aléatoire.</p>
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		<title>265-8</title>
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		<pubDate>Sat, 19 Feb 2011 08:10:53 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[J’aimais visiter le jardin des Épicuriens. Il se trouvait en périphérie d’Athènes, au-delà du quartier des potiers et de la colline des temples. J’y pénétrais par le large portail qui s’ouvrait dans un haut mur d’enceinte, élevé non pour protéger des regards mais du vent. Cèdres et cyprès dressaient leur panache au-dessus d’une végétation obscure. <a href="http://ihl.tcrouzet.com/265-8//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>J’aimais visiter le jardin des Épicuriens. Il se trouvait en périphérie d’Athènes, au-delà du quartier des potiers et de la colline des temples. J’y pénétrais par le large portail qui s’ouvrait dans un haut mur d’enceinte, élevé non pour protéger des regards mais du vent.</p>
<p>Cèdres et cyprès dressaient leur panache au-dessus d’une végétation obscure. Le premier soir, je me suis avancé avec appréhension. Quand mes pieds écrasaient des feuilles mortes, je tressautais. Les stoïciens dépeignaient avec tant de haine les épicuriens que je m’attendais à découvrir le pire.</p>
<p>Des éclats de lumières et une faible mélopée me guidèrent vers une clairière. Sous une tonnelle, des femmes et des enfants, des esclaves et des citoyens, grignotaient des fruits secs et buvaient de l’eau. Par moment, quelqu’un parlait, quelqu’un d’autre lui répondait.</p>
<p>Je me suis présenté.</p>
<p>Comme chaque fois que je prenais la parole en public, j’ai provoqué l’hilarité. J’avais beau parler de choses graves, personne ne me prenait au sérieux. Mon accent cyrénéen me faisait passer pour un drôle de métèque. En plus, j’ai tenu à justifier mon engagement auprès de Zénon. Les convives perçurent que je n’étais pas convaincu par le stoïcisme. Je l’ai défendu avec force mais sans éviter quelques coup-bas qui firent redoubler les rires. Une jeune fille me souhaita la bienvenue et elle me fit assoir au centre de l’assemblée.</p>
<p>J’écoutais alors les épicuriens discuter. Ils célébraient la liberté.</p>
<p>Pour eux, le monde se composait d’atomes capables de changer leur course par hasard. Une particule pouvait soudain dévier à droite ou à gauche sans raison. Des évènements pouvaient se produire sans cause. Nous même pouvions donc prendre certaines décisions sans que des contraintes extérieures nous les dictent. Nous étions fondamentalement libres. Le souffle vital postulé par Zénon était une affabulation.</p>
<p>Cette conception du monde ne refera son apparition qu’au début du vingtième siècle lorsque les scientifiques découvriront la nature quantique du monde et qu’ils mettront à bat le déterminisme postulé par Laplace. Au cœur de la matière, ils découvriront des fluctuations qui obéissent apparemment au hasard le plus pur, un hasard qui ne doit rien à notre ignorance mais qui s’inscrit dans la contexture de l’espace-temps.</p>
<p>Cette théorie t’aurait épouvanté Sosibe.</p>
<p>Tu ne voulais pas admettre que tu étais potentiellement libre. Tu préférais agir selon tes impulsions et ne voulais surtout pas les contrôler. Tu faisais un bien piètre stoïcien, tu aurais fait un piètre épicurien.</p>
<p>Tu étais bizarre et j’aimais ta bizarrerie.</p>
<p>Tu vénérais le hasard comme Épicure et tu ne voulais même pas entendre ses disciples. En fait, tu jouais pour expier tes travers sanguinaires. Tu avais déjà tué, tu y avais pris plaisir, tu savais que tu recommencerais. Tu croyais au destin inaltérable pour justifier tes crimes. En quelque sorte, tu n’étais pas responsable de tes actes car, selon toi, tout était écrit bien avant ta naissance. Tu adhérais au stoïcisme parce qu’il te déresponsabilisait.</p>
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		<title>265-7</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Feb 2011 16:34:50 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Un jour, juste après avoir croisé l’Ilisos, toi et moi, Sosibe, nous retrouvâmes en ligne de mire de deux sentinelles macédoniennes perchées sur un entablement rocheux. Tu m’ordonnas de poursuivre notre chemin. Tu t’abaissas sous le faîte des épineux et me distança. Je jetais de temps à autres un coup d’œil vers les sentinelles qui <a href="http://ihl.tcrouzet.com/265-6-2//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Un jour, juste après avoir croisé l’Ilisos, toi et moi, Sosibe, nous retrouvâmes en ligne de mire de deux sentinelles macédoniennes perchées sur un entablement rocheux. Tu m’ordonnas de poursuivre notre chemin. Tu t’abaissas sous le faîte des épineux et me distança.</p>
<p>Je jetais de temps à autres un coup d’œil vers les sentinelles qui m’observaient. Nous portions des tuniques d’esclaves et nous passions pour des paysans. Plusieurs fois, nous nous étions trouvés dans cette situation sans être inquiétés.</p>
<p>Une des sentinelles quitta son poste, l’autre saisit son bouclier et dégaina son épée. Elles échangèrent des paroles sans que je puisse les comprendre. En contrebas de l’entablement, une flammèche de poussière s’éleva. La sentinelle restée en faction se pencha en avant. Un éclat lumineux la frappa en plein visage.</p>
<p>Le Macédonien s’agenouilla en hurlant, portant ses deux mains à son visage, puis il dégringola de rocher en rocher avant de s’immobiliser sur une saillie. Tu surgis avec ton épée, tu frappas la dépouille, puis tu arrachas ton poignard de son crâne. Et tu disparus à nouveau.</p>
<p>Je m’approchais parce que fuir seul me paraissait hasardeux. Au pied d’un pin, tu achevais la première sentinelle. Tu plantais et replantais ton poignard pris d’une ubris destructrice. Un ruisseau de sang entraînait les aiguilles du conifère comme autant de navires de guerre au cours d’une bataille gigantesque.</p>
<p>&#8211;&nbsp;Nous avons deux ennemis de moins, dis-tu.</p>
<p>Achille était ton idole. Avant son combat singulier avec Hector, il lui avait juré d’épargner son corps en cas de victoire et, après la victoire, il l’avait traîné derrière son char sous les murailles de Troie. Comme lui, tu ne montrais aucune compassion pour tes adversaires.</p>
<p>Je t’ordonnai de cesser ton saccage. Même Achille avait fini par rendre le corps d’Hector aux Troyens.</p>
<p>Tu te redressas éberlué comme si je t’arrachais à un rêve. Tu aurais pu me gifler, même m’assassiner, au contraire des larmes coulèrent sur tes joues. Tu te penchas sur le soldat, tes mains si délicates durant l’amour caressèrent son visage et tu lui fermas les yeux.</p>
<p>Au loin, des cris retentirent. Tu me fis signe de courir pendant que tu protégeais ma retraite.</p>
<p>Le soir venu, tu te perchas sur les remparts et tu contemplas le brasier qui s’élevait dans le campement macédonien. Nos ennemis brulaient leurs deux amis.</p>
<p>&#8211;&nbsp;Je suis un tueur, me dis-tu. C’est ma destinée.</p>
<p>Tu vois, je suis incapable de me remémorer nos bons moments sans y mêler ceux qui les ont ternis.</p>
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		<title>265-6</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Feb 2011 16:33:50 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Nous nous sommes délectés de nos corps. La morsure du soleil nous procurait un plaisir sans fin. Un rien nous faisait jouir. Sosibe, tu te souviens de notre jeu. Nous nous amusions à comparer la précision de nos sens. Tu percevais après-moi la dernière des gouttes humides projetées par la vague. Je percevais après toi <a href="http://ihl.tcrouzet.com/265-6//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Nous nous sommes délectés de nos corps. La morsure du soleil nous procurait un plaisir sans fin. Un rien nous faisait jouir. Sosibe, tu te souviens de notre jeu. Nous nous amusions à comparer la précision de nos sens.</p>
<p>Tu percevais après-moi la dernière des gouttes humides projetées par la vague. Je percevais après toi le roulis du dernier grain de sable aspirés par le ressac. Ta peau était plus sensible que la mienne, mon ouïe plus sensible que la tienne. À mon insu, j’étais en train de prendre goût aux expériences et de me détourner de la philosophie.</p>
<p>Zénon avait postulé l’existence du souffle vital, une force transcendante sensée nous unir au monde et nous emporter vers une destinée écrite une fois pour toute. Il avait abouti à cette conclusion en deux étapes. Il avait tout d’abord postulé que les sens nous montrent parfois le vrai. Il avait par la suite perçu le souffle vital et il n’avait jamais remis en cause sa perception. Mais ta peau Sosibe était plus sensible que la mienne, mon ouïe plus sensible que la tienne. Ces faits concrets, établis empiriquement, démontrent que nos sens nous trahissent.</p>
<p>Quand Zénon perçoit le souffle vital, ses sens imprécis le trompent peut-être. Nous voyons la terre plate alors qu’elle est sphérique. Zénon peut ressentir le souffle vital sans qu’il existe. Le destin inaltérable n’est qu’une hypothèse.</p>
<p>J’ai soudain compris que j’avais jusqu’alors vécu dans l’illusion. Comme tous les Grecs, j’avais accepté les postulats des philosophes. Grâce à nos jeux au bord de la mer, je découvrais que des expériences avaient la puissance de les contredire.</p>
<p>Je ris.</p>
<p>Maintenant je peux t’embêter sans fin. Tu n’as pas d’autres choix que de m’écouter. Rappelle-toi du banquet où je t’ai rendu furieux.</p>
<p>Un cithariste rythmait les sarabandes des danseuses. Je t’ai proposé un jeu&nbsp;: sourire quand le silence pour toi était revenu. À chacun de tes sourires, je secouais la tête. Pour moi, une note raisonnait encore. Tu m’as traité de menteur. Le cithariste a pris ta main et l’a posée sur les cordes qui vibraient faiblement, émettant donc une faible sonorité.</p>
<p>Cette expérience t’a déplu. Tu n’a jamais apprécié que quiconque te contrarie. N’empêche tu avais la preuve que la vérité n’existe pas. Il est dangereux de l’invoquer car alors un autre peut en invoquer une autre. C’est ainsi que les guerres commencent.</p>
<p>Ce soir là, tu t’es contenté de claquer la porte et de partir vagabonder dans les rues d’Athènes. J’ai fini par te retrouver, nous avons marché, nous avons ri, nous nous sommes embrassés, nous avons oublié.</p>
<p>Ces premières journées en ta compagnie ont duré un temps indéfini. Elles occupent dans ma mémoire plus d’espace que les décennies ultérieures. Nous étions heureux. Nous refusions de penser que tu allais devoir partir pour Spartes et que la guerre nous séparerait.</p>
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		<title>265-5</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Feb 2011 16:32:42 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Durant le siège d’Athènes, Sosibe, tu m’entrainais, au travers des armées macédoniennes, dans la campagne environnante. C’était pout toi une façon de jouer avec le destin. Nous quittions la ville par la porte sud. Les sentinelles postées à la tour ne nous questionnaient plus. Elles se contentaient de nous souhaiter bonne chance. D’un clin d’œil, <a href="http://ihl.tcrouzet.com/265-5//?from=Recherche">Lire&#160;la&#160;suite&#160;&#8594;</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Durant le siège d’Athènes, Sosibe, tu m’entrainais, au travers des armées macédoniennes, dans la campagne environnante. C’était pout toi une façon de jouer avec le destin.</p>
<p>Nous quittions la ville par la porte sud. Les sentinelles postées à la tour ne nous questionnaient plus. Elles se contentaient de nous souhaiter bonne chance. D’un clin d’œil, tu leur désignais ton poignard et ton épée que tu cachais sous ta tunique. Ton attitude suffisait à faire comprendre que tu savais te défendre.</p>
<p>Je t’accordais une confiance aveugle.</p>
<p>Nous traversions les vergers jusqu’au gué sur l’Illisos. D’énormes dalles polies, nous servaient de point d’appui et nous nous retrouvions sur l’autre berge. Non loin se dressaient les tentes des soldats ennemis mais ils exerçaient durant la journée une garde peu scrupuleuse.</p>
<p>Une sente nous conduisait dans la garrigue ponctuée de chênes-verts. Les jeunes pousses du printemps, plus vives et plus souples, adoucissaient leurs contours dentelés. Les asphodèles ouvraient pour nous leurs coroles branches. Les valérianes éclataient de fuchsia et les euphorbes se gorgeaient de lait en préparation des chaleurs torrides de l’été.</p>
<p>À l’ombre d’une masure ou d’une parcelle d’oliviers, on se reposait sans parler, puis on riait sans raison, on se taisait à nouveau, reprenait notre souffle, puis on prolongeait notre promenade jusqu’au dème de Phalère, en surplomb de la mer Égée, au-dessus du rivage où Dionysos, fuyant l’Orient, avait abordé. Je ne devinais pas alors qu’à la suite d’Alexandre et des Ptolémées tu vénèrerais le dieu fou et qu’il causerait notre malheur.</p>
<p>J’étais naïf, admiratif, trop amoureux de toi pour admettre que tu étais déjà malfaisant.</p>
<p>Dans notre dos s’élevaient les collines couvertes de marbres, devant nous s’étendait la baie où nos ancêtres avaient détruit la flotte perse lors de la bataille de Salamine. D’autres flottes attaqueront nos terres. Les Turcs transformeront le Parthénon en poudrière. Un boulet vénitien le fera voler en éclat. Thomas Bruce, l’ambassadeur britannique à Constantinople, pillera les derniers vestiges. Sosibe, tu n’auras été ni le premier ni le dernier des barbares à hanter ces lieux aimés des dieux.</p>
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